Poésie & Littérature

                  FLORILEGE POETIQUE

« De la musique avant toute chose » affirme Verlaine dans son  Art poétique. La poésie n’est-elle pas de la musique avec des mots ? Les compositeurs, eux, ont habillé de musique bien des poèmes. Chez les Grecs, Euterpe était la muse de la poésie lyrique et de la musique.
Musique et Poésie enchantent par leurs mélodies, leurs rythmes ;
Elles offrent une traversée du miroir de la vie vers l’imaginaire ;
Elles séduisent par leur puissance évocatrice à la fois totalement charnelle et totalement spirituelle.

De 2011 à  février 2018, rassemblés par thèmes,  des poèmes qui ont piqué d’étoiles notre voûte musicale:
  – Créer
  – Idéal Révolte Combat
  – Amour
– Variations du cœur de l’humain
  – Fête de la poésie 2017 : poésie africaine
  – Poètes de notre région


CREER : de la musique / de la poésie

                   A***   la seule déesse qu’il révère : la poésie

Tu es mon amour depuis tant d’années,
        Mon vertige devant tant d’attente,
        Que rien ne peut vieillir, froidir,
        Même ce qui attendait notre mort,
        Ou lentement sut nous combattre,
        Même ce qui nous est étranger,
        Et mes éclipses et mes retours 

        Fermée comme un volet de buis
        Une extrême chance compacte
        Est notre chaîne de montagnes,
        Notre comprimante splendeur. 

        Je dis chance comme je le sens.
        Tu as élevé le sommet
        Que devra franchir mon attente
        Quand demain disparaîtra
                                                                         René CHAR

                               Le brasier   
Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable
Je suffis pour l’éternité à entretenir le feu de mes délices
Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil
Voici le paquebot et ma vie renouvelée
Ses flammes sont immenses
Descendant des hauteurs où pense la lumière
Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
L’avenir masqué flambe en traversant les cieux
Guillaume APOLLINAIRE

 Lorsque je rêve et que j’avance, lorsque je retiens l’ineffable, m’éveillant, je suis à genoux.       René CHAR 

                                      Aube 
     J’ai embrassé l’aube d’été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée en agitant les bras. Par la plaine où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil il était midi.
Arthur RIMBAUD
    

Coup de tonnerre
dans le ciel bleu
éclat du vrai dans l’homme
                KATO Shûson 

Nous n’avons qu’une ressource avec la mort : faire de l’art avant elle.

La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil
Dans nos ténèbres, il n’y a pas de place pour la beauté. Toute la place est pour la Beauté
Toucher de son ombre un fumier, tant notre flanc renferme de maux et notre cœur de pensées folles, se peut ; mais avoir en soi un sacré.

S’assurer de ses propres murmures et mener l’action jusqu’à son verbe en fleur. Ne pas tenir ce bref feu de joie pour mémorable.        René CHAR


Malade en voyage               
Mon rêve court                           Boue
La lande en friche                          qui s’écoule
MATSUO Basho                                     s’éclaircit
                                                                   TANEDA  Santôka        

Victor HUGO        et la musique
La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.[…]
Les songes de nos cœurs, les plis des horizons,
L’aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,
Flottent dans un réseau de vagues mélodies.

        Ô concert qui s’envole en flamme à tous les vents !
Gouffre où le crescendo gonfle ses flots mouvants !
Comme l’âme s’émeut ! Comme les cœurs écoutent !
Et comme cet archet d’où les notes dégouttent,
Tantôt dans la lumière et tantôt dans la nuit,
Remue avec fierté cet orage de bruit !

       Qui n’a jeté son âme, à ces âmes mêlée,
Dans l’orchestre où frissonne une musique ailée,
Où la marche guerrière expire en chant d’amour,
Où la basse en pleurant apaise le tambour !      
 

IDÉAL   RÉVOLTE    COMBAT
   Qu’il vive!
Ce pays n’est qu’un vœu de l’esprit, un contre-sépulcre
        Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains
        La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu’importe à l’attentif.
        Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.
        Il n’y a pas d’ombre maligne sur la barque chavirée.
        Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.
        On n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté
        Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n’avoir pas de fruits.
        On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur. 

        Dans mon pays, on remercie       René CHAR

         Redonnez-leur ce qui n’est plus présent en eux,
            Ils reverront le grain de la moisson s’enfermer dans l’épi et s’agiter sur l’herbe
            Apprenez-leur, de la chute à l’essor, les douze mois de leur visage,
            Ils chériront le vide de leur cœur jusqu’au désir suivant ;
            Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres ;
            Et qui peut voir la terre aboutir à des fruits,
            Point ne l’émeut l’échec quoiqu’il ait tout perdu.    René CHAR 

Jamais, jamais je ne pourrai dormir tranquille aussi longtemps que d’autres n’auront pas le sommeil et l’abri
Ni jamais vivre de bon cœur tant qu’il faudra que d’autres meurent qui ne savent pas pourquoi
J’ai mal au cœur mal à la terre mal au présent
Le poète n’est pas celui qui dit Je n’y suis pour personne
Le poète dit J’y suis pour tout le monde
Ne frappez pas avant d’entrer
Vous êtes déjà là
J’en vois de toutes les couleurs
J’y suis pour tout le monde                  Claude ROY

      Échapper à la honteuse contrainte du choix entre l’obéissance et la démence, esquiver l’abat de la hache sans cesse revenante des despotes  voilà notre rôle, notre destination et notre dandinement justifiés. Il nous faut franchir la clôture du pire, faire la course périlleuse, encore chasser au-delà, tailler en pièces l’inique, enfin disparaître sans trop de pacotilles sur soi. Un faible remerciement donné ou entendu, et rien d’autre.                                          René CHAR

              Merveille de la guerre
Que c’est beau ces fusées qui illuminent la nuit
Elles montent sur leur propre cime et se penchent pour regarder
Ce sont des dames qui dansent avec leurs regards pour yeux bras et cœurs…
C’est l’apothéose quotidienne de toutes mes Bérénices dont les chevelures sont devenues des comètes
Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps et à toutes les races
Elles accouchent brusquement d’enfants qui n’ont que le temps de mourir…
Il me semble assister à un grand festin éclairé a giorno
C’est un banquet que s’offre la terre
Elle a faim et ouvre de longues bouches pâles
La terre a faim, et voici son festin de Balthazar cannibale
Qui aurait dit qu’on pût être à ce point anthropophage
Et qu’il fallût tant de feu pour rôtir le corps humain    G. APOLLINAIRE 

Le coquelicot
Toi qui fus le chant de la plaine
La fraîche tentation des blés
L’amande douce des cocardes
Au loin la crête des clochers
O fleur des temps à venir
Fleur du crime
Fleur de sang sur la lèvre épaisse du sillon
Fleur jetée à travers tant et tant de poitrines…
Balafre de clarté au front du petit jour…
Âme du fusillé tourné contre le mur
Sœur Anne des plus hautes tours
Les hommes t’ont nourrie qui dorment sous les pierres
Tu offres tes cinq plaies pour notre repentir
O fleur je t’ai gardée mes mains et mon visage
Qu’ils servent à jamais pour un meilleur usage
Et que tout mon passé rejaillisse sur toi
Fleur grave fleur des champs béante à son corsage.
                                                                                   René Guy CADOU

Les fruits ruinés                 Les foyers éteints                    Vide matelas
Les murs déchiquetés       Le rire édenté                           pour ne pas dormir
La neige morte                    La vieillesse harcelée              ni rire ni rêve
Les heures souillées          profilée dans l’âtre                   Le froid aux entrailles
Les pas verrouillés            Toute la misère                           Le fer dans la neige
ont rompu les rues            pour marcher dessus               brûlant dans la gorge
La honte de vivre               Les paroles de paille
Inonde mes yeux                 pour seule vérité       

          Qu’avez-vous fait                                        Comme les chiens à l’abandon                   Des mains chaudes de tendresse                    Comme des chiens
        Avez-vous perdu le ciel
        Dans la tête et par le monde                                                           Tristan TZARA

                  L’âme ardente
     La flamme monte à mesure que le froid s’abaisse sur la nuit.
La flamme de la lampe monte entre les ombres froides qui bougent dans la nuit.
Et la lueur s’allonge et pousse comme un arbre.
Un arbre de feu dans la nuit, sur les routes de glace,
Entre les parapets de lune et de métal sous les flèches piquantes de mille rayons de cristal ou de reflets d’étoiles.
Vers la flamme qui monte droite dans la nuit.
C’est la voix de la foule obscure qui murmure ou le bruit des pas qui battent le chemin.
Mais jusqu’où poussera la flamme qui monte, ardente et droite, dans la nuit…
Pierre REVERDY
    

La plaie que depuis le temps des cerises         Aux fées rencontrées le long du chemin
Je garde en mon cœur s’ouvre chaque jour.   Je vais racontant Fantine et Cosette.
En vain les lilas, les soleils, les brises               L’arbre de l’école à son tour répète
Viennent caresser les murs des faubourgs     Une belle histoire où l’on dit demain

Pays des toits bleus et des chansons grises
Qui saignent sans cesse en robe d’amour,       Ah ! Jaillisse enfin le matin de fête
Explique pourquoi ma vie s’est éprise             Où sur les fusils s’abattront les poings
Du sanglot rouillé de tes vieilles cours.                                                              
Jean CASSOU

           Mon frère était aviateur
Il reçut, un beau jour un ordre de route
Il a fait ses bagages                                                                                                                    Et en avant vers le Sud l’a conduit le voyage 

Mon frère est un conquérant
Notre peuple manque d’espace vital
Et conquérir des terres est
Chez nous un vieux rêve.

L’espace que mon frère a conquis
Est quelque part dans le massif de  Guademarra
Il est long d’un mètre quatre-vingt
Et profond d’un mètre cinquante.                                                                                                    Bertold BRECHT

Sur mes cahiers d’écolier…                    Sur toute chair accordée…
Sur les merveilles des nuits…                Sur  la vitre des surprises…
Sur tous mes chiffons d’azur…             Sur mes refuges détruits
Sur chaque bouffée d’aurore…             Sur mes phares écroulés…
Sur la mousse des nuages…                   Sur l’absence sans désir…
Sur les cloches des couleurs…               Sur l’espoir sans souvenir…
Sur le tremplin de ma porte…
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté                                            
Paul ELUARD 

                 

AMOUR :

Toute chanson                                Et tout soupir
est une eau dormante                  une eau dormante
de l’amour                                       du cri                            

Tout astre brillant
une eau dormante                             
Federico  GARCIA LORCA
du temps
Un nœud
du temps

                                                 La coccinelle
Elle me dit : Quelque chose                                    Sa bouche fraîche était là ;
Me tourmente. Et j’aperçus                                   Je me courbai sur la belle,
Son cou de neige, et, dessus,                                  Et je pris la coccinelle ;
Un petit insecte rose.                                               Mais le baiser s’envola. 

J’aurais dû, – mais, sage ou fou,                          – Fils, apprends, comme on me nomme
A seize ans on est farouche,                                  Dit l’insecte du ciel bleu,
Voir le baiser sur sa bouche                                  Les bêtes sont au bon Dieu,
Plus que l’insecte à son cou.                                 Mais la bêtise est à l’homme.                                                                                                                                                                 On eût dit un coquillage ;
de rose et
taché de noir.
Les fauvettes pour nous voir
Se penchaient dans le feuillage.                    Victor HUGO

La lune blanche                          Rêvons, c’est l’heure
Luit dans les bois ;                                

De chaque branche                    Un vaste et tendre apaisement
Part une voix                                Semble descendre
Sous la ramée…                           Du firmament
                                                          Que l’astre irise
O bien-aimée
L’étang reflète,                             C’est l’heure exquise
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure…              Paul VERLAINE

Marthe

            Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire. Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’entrouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.      René CHAR 

                                A  Irène Garcia   

        Dans le bosquet                                           Sur le vent qui verdoie
Dansent les jeunes peupliers                  moi j’irai avec toi
        l’un avec l’autre                                          Ah, comme l’eau court vite!
        et l’arbrisseau                                             Ah, mon cœur.
        avec ses quatre brins de feuilles           Dans le bosquet
        danse avec eux                                            dansent les jeunes peupliers
Irène!                                                              l’un avec l’autre
        Bientôt viendront les pluies                    et l’arbrisseau
        et les neiges                                                   avec ses quatre brins de feuilles
       Va danser sur le vert                                   danse  avec eux                       

                                       Federico GARCIA LORCA

                C’est mon lac intérieur
Dans l’ombre rôde
un tigre noir        
Tomizawa  KAKIO

 Gaspard HAUSER  Chante
        Je suis venu, calme orphelin,
        Riche de mes seuls yeux tranquilles,
        Vers les hommes des grandes villes :
        Ils ne m’ont pas trouvé malin. 

A vingt ans un trouble nouveau
S
ous le nom d’amoureuses flammes
M’a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m’ont pas trouvé beau.  […] 
       

        Suis-je né trop tôt ou trop tard
        Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
O vous tous ma peine est profonde :
Pri
ez pour le pauvre Gaspard
                                 Paul VERLAINE

Les Colchiques
Le pré est vénéneux et joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y
fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne
Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne                                                    Guillaume APOLLINAIRE


Mon beau navire ô ma mémoire         Moi qui sais des lais pour les reines
Avons-nous assez navigué                     Les complaintes de mes années
Dans une onde mauvaise à boire        Des hymnes d’esclaves aux murènes
Avons-nous assez navigué                     Et des chansons pour les sirènes
De la belle aube au triste soir              La romance du mal aimé
Guillaume APOLLINARE

 VARIATIONS sur le CŒUR de L’HOMME                                          

Le martinet
        Martinet aux ailes trop larges qui vire et crie sa joie autour de la maison, tel est le cœur
        Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il touche au sol, il se déchire.
       Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n’est plus à l’étroit que lui.
        L’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.
        Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le cœur    René CHAR

Jours de miracle où l’oiseau lance au ciel un cœur frémissant
où la rose ouvre ses paupières
L’herbe plus tendre que la joue
se grise au vent
Frêle comme un duvet comme un regard de nouveau-né
l’espoir joue au soleil parmi les papillons      
HAMOUDA

Papillon qui bats des ailes
je suis comme toi
poussière d’être     
KOBAYASHI Issa

               Quand nous habitions tous ensemble
Ah ! je l’avais, si jeune encore,                      Nous revenions, cœurs pleins de flamme
Vue apparaître en mon destin !                    En parlant des splendeurs du ciel.
C’était l’enfant de mon aurore                      Je composais cette jeune âme
Et mon étoile du matin                                    Comme l’abeille fait son miel. 

Quand la lune claire et sereine                    Doux ange aux candides pensées,
Brillait aux cieux dans ces beaux mois,    Elle était gaie en arrivant !…
Comme nous allions dans la plaine !         Toutes ces choses sont passées
Comme nous courions dans les bois !        Comme l’ombre et comme le vent !
Victor HUGO

Cœur
Blanchi par la pluie
Carcasse battue par les vents     MATSUO Bashô

Emportez-moi dans une caravelle
Dans une vieille et douce caravelle
Dans l’étrave, ou si l’on veut, dans l’écume
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent
Sur les tapis des paumes et leur sourire
Dans les corridors des os longs, et des articulations         

 Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi              Henri MICHAUX       

                       Pour le moment     

        La vie est simple et gaie
Le soleil clair tinte  avec un bruit doux
Le son des cloches s’est calmé
Ce matin la lumière traverse tout
Ma tête est une rampe allumée
Et la chambre où j’habite est enfin éclairée
Un seul rayon suffit
Un seul éclat de rire
Ma joie qui secoue la maison
Retient ceux qui voudraient mourir
Par les notes de sa chanson
Ma bouche ouverte à tous les vents
Lance partout des notes folles
Qui sortent je ne sais comment
Pour voler vers d’autres oreilles
Entendez je ne suis pas fou
Je ris au bas de l’escalier
Devant la porte grande ouverte
Dans le soleil éparpillé
Au mur parmi la vigne verte
Et mes bras sont tendus vers vous

        C’est aujourd’hui que je vous aime
Pierre REVERDY

                                         Interimes

C’est pour aller au bal, au bal                         Est-ce bal à bord ? Est-ce bal en bottes ? Au bal, au Baïkal, allah !                                   On chante un fox-trotte
Au bal, allah, Ah ! à la balalaïka                    Les phoques se trottent                                                                                     Faux nègres, fausses notes
            Rades du tyran                                          Escouade
            Terres du levant
            Baron du devant                                       Parts à des requins                        Tirades                                                                     Que fait Arlequin,                                                                                       Pars, carat, pas rare sequin            Nomme azur ce que                                             Repas rare
            La danse mazurke                                   Parade !
            Je t’assure que
            Cette dame est turque                            C’est pour aller au bal, au bal,                     Nomade                                                                 Au bal, au Baïkal, allah !                                                                                   Au bal ; Allah ! Ah ! à la balalaïka                                                                                                              Max JACOB

             PAUL KLEE

Le chat qui marche l’air de rien           Un petit air pour changer d’air
Voudrait se mettre sous la dent            et s’en aller voir du pays
L’oiseau qui vit de l’air du temps         un petit air qu’il a appris
Oiseau voyou moineau vaurien            à force de voler en l’air 

Mais plus futé l’oiseau lanlaire            Faisant celui qui n’a pas l’air
N’a pas sa langue dans sa poche           le chat prend l’air indifférent
Et siffle clair comme eau de roche       L’oiseau s’estime bien content
Un petit air entre deux airs                    et se déguise en courant d’air                                                                         Claude ROY     

Pour la FETE DE LA POESIE  2017 poésie africaine

Poème à mon frère blanc
          Cher frère blanc,
Quand je suis né, j’étais noir,
Quand j’ai grandi, j’étais noir,
Quand je suis au soleil, je suis noir,
Quand je suis malade, je suis noir,
Quand je mourrai, je serai noir.

Tandis que toi, homme blanc,
Quand tu es né, tu étais rose,
Quand tu as grandi, tu étais blanc,
Quand tu vas au soleil, tu es rouge,
Quand tu as froid, tu es bleu,
Quand tu as peur, tu es vert,
Quand tu es malade, tu es jaune,
Quand tu mourras, tu seras gris.

Alors, de nous deux,
Qui est l’homme de couleur ?
                                                     Léopold Sedar SENGHOR

Il venait de livrer le secret du soleil
et voulut écrire le poème de sa vie
pourquoi des cristaux dans son sang
pourquoi des globules dans son rire
il avait l’âme mûre
quand quelqu’un lui cria
sale tête de nègre

depuis il lui reste l’acte suave de son rire
et l’arbre géant d’une déchirure vive
qu’était ce pays qu’il habite en fauve
derrière les fauves devant derrière des fauves
TCHICAYA  u TAMM’SI

                    Hymne à la nuit africaine
Nuit d’enfance, Nuit bleue Nuit blonde ô Lune !
Combien de fois t’ai-je invoquée ô Nuit !pleurant au bord des routes
Au bord des douleurs de mon âge d’homme ? Solitude ! et c’est les dunes alentour.
Or c’était nuit d’enfance extrême, dense comme la poix.
La peur courbait les dos sous les rugissements des lions
Courbait les hautes herbes le silence sournois de cette nuit.
Feu de branches toi feu d’espoir ! Pâle mémoire du soleil qui rassurait mon innocence.
A peine – il me fallait mourir à la beauté du chant –
toutes choses dérivent au fil de la  Mort
Voyez le crépuscule à la gorge de tourterelle, quand roucoulent bleues les palombes
Et volent les mouettes du rêve avec des cris plaintifs.
Léopold Sedar SENGHOR

 POETES  de notre REGION                      

Léon DEUBEL

Entends qui pleure                                        Tâte ces corps
Aux all
ées                                                        Là gisants !
Ce sont mes heures                                       Mes rêves morts
       En allées                                                         Et sanglants
Vois là qui passe                                           Sens ces verdures
       Dans le soir                                                   Invisibles
Mes pensées lasses                                      Pourquoi Nature
        De l’espoir                                                    Impassible 

Réveil
Par les volets mi-clos j’ai guetté l’aube pure,
La diane des coqs et des merles agiles
S’argentait de l’éclat de la rosée fragile,
Et des forêts au loin  tordaient leurs chevelures.

La prière montait dans l’angélus vermeil,
Des sources dégrafaient leurs tuniques de fées ;
Et vers les prés fleuris, indolemment couchées,
Des collines bombaient leurs gorges au soleil.

Sous les arbres, dorées d’une poussière blonde,
Les routes propageaient l’allégresse du monde ;
Les portes des maisons riaient émerveillées. 

Et les sentiers, sifflant entre leurs baies acides,
Saluaient de leurs chants le beau matin lucide ;
Strophe d’or du poème ardent de la journée.

                  Invitation à la promenade

Mets tes bijoux roses et noirs                         Et viens par l’odorant mystère
Comme les heures du souvenir                      Qui sut envelopper sans bruit
Mets ce qui s’accorde ce soir                           Le beau jour, tombé comme un fruit
A ce qui ne peut revenir                                    Où des guêpes se désaltèrent. 

Ta robe de crêpe léger                                        Le soir a la saveur du miel.
Plus incertaine qu’une charmille                   L’ombre tiède qui nous attend,
Qui fait trembler dans les vergers                 Pour fiancer la terre au ciel,
L’herbe frileuse à tes chevilles                         Polit la bague des étangs. 

Ton chapeau garni d’asphodèles                    La grande nuit, timide encor,
Tes gants parfumés au jasmin                         Etire au ciel nu sa stature ;
Qui gardent, en leurs plis fidèles,                    L’âme romantique du cor
La vie inquiète de tes mains.                             Fait rêver tout bas la nature.   

                                   Mets tes bijoux roses et noirs
                                   Comme les heures du souvenir
                                   Mets ce qui s’accorde ce soir
                                   A ce qui ne peut revenir

              Tombeau du Poète
Par les sentiers abrupts où les fauves s’engagent,
Sur un pic ébloui qui monte en geyser d’or,
Compagnon fabuleux de l’aigle et du condor,
Le Poète nourrit sa tristesse sauvage.

A ses pieds, confondus dans un double servage,
Multipliant sans cesse un formidable effort,
Les Hommes, par instants, diffamaient son essor ;
Mais lui voyait au loin s’allumer des rivages.

Et nativement sourd à l’injure démente,
Assuré de savoir à quelle ivre Bacchante
Sera livrée un jour sa dépouille meurtrie ;

Laissant la foule aux liens d’un opaque sommeil,
Pour découvrir enfin l’azur de sa patrie
Il reprit le chemin blasphémé du soleil
!

Mady KISSINE

Humoresque
Le chat s’est endormi près de la cheminée.
L’amour note son rêve au fil de la portée,
Calme au commencement, pour que sourie l’enfant
Assise à son piano, les yeux ouverts si grand.
C’est ici que l’ennui s’éprend de fantaisie,
Se lève et, de ses doigts, fait tourner la toupie
Sur le tapis des jours, faisant ouvrir un œil
Au félin mélomane oubliant le fauteuil
De la mélancolie. Exacte, la mesure
Ajuste le regard à la joyeuse épure,
Ellipse du hasard, qui trace follement
Les courbes du plaisir sur un mode innocent.
Mais qui connaît, du jeu, le sensible mystère,
Alors que la musique imite la colère
Et son apaisement, sur les touches du cœur,
Cette mystique ardeur qui s’élance et qui meurt ?
Pauvre qui, sans amour, sans peine, sans folie,
Traverse l’univers sans passer par la vie.

       Chant des liserons
En passant par ici, nous nous arrêterons
Dans ce jardin fleuri, nous, les blancs liserons. 

Nous nous enlacerons, libres, comme il se doit,
Au pied de la tonnelle – il faut un bon endroit. 

Quand nous aurons ancré nos motifs souterrains,
Nous pourrons à loisir fleurir dans ce jardin. 

Les lys n’y verront rien, tant ils sont occupés
À se monter du col, prouvant leur majesté. 

Ils n’ont plus d’odorat tant ils font des excès
Dans leur parfumerie, ces nobles roitelets. 

D’ailleurs, depuis longtemps, nous sommes avertis
Du danger des odeurs ! C’est un faux alibi ! 

Si le maître des lieux s’occupe à ses rosiers,
Nous aurons tout le temps de nous multiplier. 

L’amour de la famille est notre qualité :
Nous faisons des enfants de la banalité. 

En quelques jours à peine, il nous viendra, c’est sûr,
Une belle lignée surprenant tout l’azur. 

Ces petits drapeaux blancs, papillons de bonheur,
Donneront au jardin sa plus belle couleur. 

Nous ne demandons rien qu’une semaine ou deux
Pour faire notre nid dans ce coin radieux. 

D’ailleurs, c’est évident : le blanc passe avec tout,
Sur tous les tons il va. Le vert en est plus doux.

Nous sommes si fluets, autour du puits usé
Qu’il en est rajeuni, vibrant de vérité. 

Notre sève est rebelle. On ne cultive pas
Notre communauté. Voilà votre embarras… 

Libres comme le vent, nous sommes voyageurs.
On ne nous prendra pas pour faire – quelle horreur, 

Un bouquet de nature avec un fil de fer
En guise de faveur. Quel terrible univers… 

Nous refusons, c’est clair, d’être un jour cultivés,
Déplantés, repiqués. Gardons la liberté ! 

Dès que l’on nous assaille, un jardin d’à côté
Nous accueille au matin. Vivre, c’est compliqué. 

Par chance, nous allons plus vite que les grands
Diables ahurissants – qui sont très désherbants. 

La vie est un combat, quand on est liseron.
La question du ciel n’est pas de nos girons. 

Nous croyons à la chance, essentiellement
Et nous y travaillons de printemps en printemps.

Faire ensemble un voyage
Allons-nous
Lentement
Faire ensemble                                                  Prenons place
Un long voyage ?                                               Dans l’univers.
Contre nous,                                                       Le présent
Le sol tremble                                                    Ne dépasse
Est-il plus sage…                                                Jamais qu’hier
Il est grand,                                                         Soyons fous
Nous, petits.                                                        Un moment
Voici l’histoire                                                    Fous de vie
Et le temps                                                           D’envie                                                                      L’amour est court
Perd la mémoire…                                            Et le temps
Échappons-nous des prisons                        Parfois, autour,
Qu’on invente, compagnons,                         S’égare, nonchalant
De peur de briser l’harmonie.                       Voici
                                                                                 La limite de l’équilibre
Le
cœur                                                                 A cet instant nous sommes libres
Fait fleur                                                               Le coeur
De toutes nos folies                                           Fait fleur
De toutes nos folies…

Des fables ordinaires
Qui se souvient des journées ordinaires ?
Dit le chat noir,
Sur le charbon, qui rêve, débonnaire
À son terroir.

Ô chat botté vous êtes bien aimable
Dit la souris
Quand il s’agit de nous conter la fable,
Et patati… 

Car la nature est dans la nourriture
Et dans l’esprit
Qui fait courir souvent à vive allure :
Pas vu, pas pris. 

Ça me convient : Je cours comme personne
Après le temps
Qui cependant me moque et m’abandonne
Assez souvent.

 Comme chacun ! Ce n’est pas cette affaire
Dont il s’agit
Mais de garder des journées éphémères
Le goût exquis. 

On écrira le tout et son contraire
Et l’on dira
Que le mensonge est comme un petit frère
Du pourquoi pas. 

Chez le poète on ira boire un verre
À la santé
De l’arc-en-ciel qui finit le tonnerre
Les soirs d’été. 

Il y aura, dans l’eau de la fontaine,
Un reflet bleu
De la beauté sensible, surhumaine
Des jours heureux.

LITTERATURE

 MARCEL PROUST    » A la recherche du temps perdu : Du côté de chez Swann » 1913 

Une phrase musicale accompagne l’histoire d’amour entre Swann et Odette de Crécy

     Dans une soirée, Swann avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord il n’avait goûté que la qualité matérielle des sons. Et ça avait été déjà un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon, mince, résistance, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane, et entrechoquée comme la mauvaise agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie qui passait et lui avait ouvert plus largement l’âme comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu’il ne savait pas la musique qu’il avait éprouvé une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant, les seules purement musicales, inétendues, entièrement originales, irréductibles à tout autre ordre d’impression ? …

    Une impression de ce genre, pendant un instant, est pour ainsi dire sine materia.  Sans doute les notes que nous entendons alors tendent déjà, selon leur hauteur et leur quantité, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour ne pas être submergées par celles qu’éveillent déjà les notes suivantes. Et cette impression continuerait à envelopper de sa liquidité et de son « fondu » les motifs qui par instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu’ils donnent, impossibles à décrire – si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa mémoire lui, en avait fourni séance tenante une transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que, quand la même impression était d’un coup revenue,  elle n’était déjà plus insaisissable. Il s’en représentait l’étendue, les groupements symétriques, la graphie, la valeur expressive ; il avait devant lui cette chose qui n’est plus de la musique pure, qui est du dessin, de l’architecture, de la pensée et qui permet de se rappeler la musique. Cette fois il avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien autre qu’elle pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu….   

       D’un rythme lent, elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, intelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois. Elle reparut en effet, mais sans lui parler plus clairement, en lui causant même une volupté moins profonde. Mais rentré chez lui il eut besoin d’elle, il était comme un homme dans la vie de qui une passante qu’il a aperçue un moment vient de faire entrer l’image d’une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus grande, sans qu’il sache seulement s’il pourra revoir jamais celle qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom.

 

Quelques semaines plus tard : 

       « Quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d’un coup après une note longuement tendue pendant deux mesures, il vit s’approcher, s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, vibrante et divisée , la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Elle était si particulière, elle avait un charme si individuel, et qu’aucun autre n’aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il eût rencontré dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver. A la fin, elle s’éloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c’était l’andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer d’apprendre son langage et son secret…

       Le pianiste jouait, pour eux deux, la petite phrase de Vinteuil qui était comme l’air national de leur amour. Il commençait par la tenue des trémolos de violons que pendant quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis tout d’un coup, ils semblaient s’écarter et comme dans ces tableaux de Pieter de Hooch, qu’approfondit le cadre étroit d’une porte entrouverte, tout au loin, d’une couleur autre, dans le velouté d’une lumière interposée, la petite phrase apparaissait, dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un autre monde. Elle passait à plis simples et immortels, distribuant çà et là les dons de sa grâce, avec le même ineffable sourire ; mais Swann y croyait distinguer maintenant du désenchantement. Elle semblait connaître la vanité de ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa grâce légère, elle avait quelque chose d’accompli, comme le détachement qui succède au regret. Mais peu lui importait, il la considérait moins en elle-même – en ce qu’elle pouvait exprimer pour un musicien qui ignorait l’existence de lui et d’Odette quand il l’avait composée, et pour tous ceux qui l’entendraient dans des siècles – que comme un gage, un souvenir de son amour qui faisait penser à Odette en même temps qu’à lui, les unissait.

     C’était au point que, comme Odette, par caprice, l’en avait prié, il avait renoncé à son projet de se faire jouer par un artiste la sonate entière, dont il continua à ne connaître que ce passage. «Qu’avez-vous besoin du reste ? lui avait-elle dit. C’est ça notre morceau.» Et même , souffrant de songer, au moment où elle passait si proche et pourtant à l’infini, que tandis qu’elle s’adressait à eux, elle ne les connaissait pas, il regrettait presque qu’elle eût une signification, une beauté intrinsèque et fixe, étrangère à eux, comme en des bijoux donnés, ou même en des lettres écrites par une femme aimée, nous en voulons à l’eau de la gemme ou aux mots du langage, de ne pas être faits uniquement de l’essence d’une liaison passagère et d’un être particulier…

     Swann tenait les motifs musicaux pour de véritables idées, d’un autre monde, idées voilées de ténèbres inconnues, impénétrables à l’intelligence. Quand, se faisant rejouer la petite phrase, il avait cherché comment à la façon d’un parfum, d’une caresse, elle le circonvenait, elle l’enveloppait, il s’était rendu compte que c’était au faible écart entre les cinq notes qui la composait et au rappel constant de deux d’entre elles qu’était due cette impression de douceur rétractée et frileuse ; mais en réalité il savait qu’il raisonnait ainsi non sur la phrase elle-même mais sur de simples valeurs, substituées pour la commodité de son intelligence à la mystérieuse entité qu’il avait perçue. Il savait aussi que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n’est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement çà et là, séparées par d’épaisses ténèbres inexplorées, quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autres qu’un univers d’un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu’ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrable et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l’un de ces musiciens. En sa petite phrase,  on sentait un contenu si consistant, si explicite, auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l’avaient entendue la conservaient en eux de plain-pied avec les idées de l’intelligence. Même quand Swann ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent, comme les notions de la lumière, du son, du relief, de la volupté physique, qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare notre domaine intérieur…   

       Le beau dialogue que Swann entendit  entre le piano et le violon au commencement du dernier morceau ! D’abord le piano solitaire se plaignit, comme un oiseau abandonné de sa compagne ; le violon l’entendit, lui répondit comme d’un arbre voisin. C’était comme au commencement du monde, comme s’il n’y avait eu qu’eux deux sur la terre, ou plutôt dans ce monde fermé à tout le reste, construit par la logique d’un créateur et où ils ne seraient jamais que tous les deux : cette sonate. Est-ce un oiseau, est-ce l’âme incomplète encore de la petite phrase, est-ce une fée invisible et gémissant, dont le piano ensuite redisait tendrement la plainte ? Ses cris étaient si soudains que le violoniste devait se précipiter sur son archet pour les recueillir. Merveilleux oiseau ! le violoniste semblait vouloir le charmer, l’apprivoiser, le capter. Déjà il avait passé dans son âme, déjà la petite phrase évoquée agitait comme celui d’un médium le corps vraiment possédé du violoniste. Swann savait qu’elle allait parler une fois encore. Et il s’était si bien dédoublé que l’attente de l’instant imminent le secoua d’un de ces sanglots qu’un beau vers ou une triste nouvelle provoque en nous… Elle reparut, mais cette fois pour se suspendre dans l’air et se jouer un instant seulement comme immobile, et pour expirer après. Elle était là comme une bulle irisée qui se soutient. Tel un arc-en-ciel dont l’éclat faiblit, s’abaisse puis se relève et, avant de s’éteindre, s’exalte un moment comme il n’avait pas encore fait : aux deux couleurs qu’elle avait jusque là laissé paraître, elle ajouta d’autres cordes diaprées, toutes celles du prisme, et les fit chanter. Swann n’osait pas bouger et aurait voulu faire tenir tranquilles aussi, les autres personnes, comme si le moindre mouvement avait pu compromettre le prestige surnaturel, délicieux et fragile qui était si près de s’évanouir. La parole ineffable d’un seul absent s’exhalant au-dessus des rites de ces officiants, faisait de cette estrade où une âme était ainsi évoquée un des plus nobles autels où pût s’accomplir une cérémonie surnaturelle.

 Pour évoquer cette sonate de Vinteuil, compositeur imaginaire, Proust s’est inspiré des oeuvres de Saint Saëns, de Franck, de Fauré. 

Romain Rolland publia en 1904 le premier tome de son roman fleuve Jean Christophe

Le héros éponyme du livre révèle de très bonne heure son tempérament d’artiste; le voici devant le piano.

    Il est seul. Il ouvre le piano, il approche une chaise, il se juche dessus; ses épaules arrivent à hauteur  du clavier. Christophe retient son souffle pour que ce soit plus silencieux encore, et aussi parce qu’il est un peu ému, comme s’il allait tirer un coup de canon. Le cœur lui bat en appuyant le doigt sur la Romain touche; quelquefois il le relève après l’avoir enfoncé à moitié pour le poser sur une autre. Sait-on ce qui va sortir de celle-ci plutôt que de celle-là?… Tout à coup le son monte: il y en a de profonds, il y en a d’aigus, il y en a qui tintent, il y en a d’autres qui grondent. L’enfant les écoute longuement, un à un, diminuer et s’éteindre; ils se balancent comme les cloches, lorsqu’on est dans les champs, et que le vent les apporte et les éloigne tour à tour; puis, quand on prête l’oreille, on entend dans le lointain d’autres voix différentes qui se mêlent et tournent, ainsi que des vols d’insectes; elles ont l’air de vous appeler, de vous attirer loin…loin… de plus en plus loin, dans les retraites mystérieuses, où elles plongent et s’enfoncent… Les voilà disparues!… Non! Elles  murmurent encore… Un petit battement d’ailes… Que tout cela est étrange! Ce sont comme des esprits. Qu’ils obéissent ainsi, qu’ils soient tenus dans cette vieille caisse, voilà qui ne s’explique point!

Jean Christophe compositeur 
   Créer, dans l’ordre de la chair, ou dans l’ordre de l’esprit, c’est sortir de la prison du corps, c’est se ruer dans l’ouragan de la vie, c’est être Celui qui Est, c’est tuer la mort.
Quand Christophe était frappé par le jet de lumière, une décharge électrique lui parcourait le corps; il tremblait de saisissement. C’était comme si, en pleine mer, en pleine nuit, la terre apparaissait. Ou comme si, passant au milieu d’une foule, il recevait le choc de deux profonds yeux. Souvent cela survenait après des heures de prostration où son esprit s’agitait dans le vide. Plus souvent encore, à des moments où il pensait à autre chose, causant ou se promenant. (…)  Il était transpercé par l’idée musicale. Tantôt elle avait la forme d’une phrase isolée, et complète; plus fréquemment d’une grande nébuleuse enveloppant toute une œuvre : la structure du morceau, ses lignes générales se laissaient deviner au travers d’un voile, que lacéraient par places des phrases éblouissantes, se détachant de l’ombre avec une netteté sculpturale. Ce n’était qu’un éclair; parfois il en venait d’autres,  coup sur coup : chacun illuminait d’autres coins de la nuit. Mais d’ordinaire, la force capricieuse, après s’être manifestée une fois à l’improviste, disparaissait plusieurs jours dans ses retraites mystérieuses, en laissant derrière elle un sillon lumineux.
                 

   G. Duhamel : Le jardin des bêtes sauvages

Laurent se souvient d’un jour où sa jeune sœur Cécile joua le Rondo en la mineur de Mozart devant Valdemar, son conseiller musical.

       C’est un 6/8 assez lent, hésitant, presque indolent d’abord, avec de flexueuses flammes d’agilité… Ce rondo se prête à de grandes libertés de mouvement. Valdemar ne marquait pas un rythme rigoureux. Par une pression secrète, il semblait plutôt guider, escorter dans son essor la jeune voyageuse des sphères. Les dernières notes envolées, il commença de parler :
« Vous avez entendu ? Un esprit créateur ne peut pas faire plus généreux présent aux autres hommes. Comprenez : il nous donne tout ! Il nous permet de croire que cette page que nous jouons, nous l’inventons en la jouant, nous l’inventons en l’écoutant. Pas de plus grande charité. Qu’il est bon ! Comme il est libéral ! Je joue et j’ai l’air d’improviser ce que je joue, de trouver les notes, une à une, les accents, les détours, les traits. Il me donne tout, l’œuvre et le secret de l’œuvre. Il consent que, pour une minute, son œuvre soit la mienne, que moi, je puisse m’en emparer comme de ma propre pensée. Quelle magnificence ! Ils ne sont pas nombreux les héros qui ont de ces prodigalités. Ils gardent leur génie pour eux, jalousement. Ils nous y convient comme des pauvres à la table de Crésus. Lui, le Mozart, il nous prête son génie pour dix minutes, il nous prête son beau joujou d’enfant riche… »
Il se laissa choir sur une chaise. Il riait maintenant ; il avait l’air heureux, comblé.
« Cécile, mon enfant ! C’est bien ! Vous avez joué toute la page avec une parfaite candeur, une parfaite innocence. Ecoutez, Cécile, comment finissez-vous ce trait ? »
Il s’efforça de reprendre le trait…il retraça le dessin mélodique avec fièvre, avec rudesse. Il finit par hausser les épaules ; il montrait un sourire amer.
     «C’est injuste ! Et même ridicule. La musique est une duperie, une tombola. Je suis un homme ! J’ai vécu, j’ai souffert, j’ai voyagé, j’ai vu des gens mourir. Cette page-là, je la comprends mieux que personne au monde. Ne riez pas ! Mieux que Mozart, mieux que Dieu ! Et je suis un pianiste misérable. Si je la joue, cette maudite page, si j’essaie de la jouer autrement qu’avec mon cœur, j’ai l’air d’un écolier qui ne sait pas ce qu’il lit. Mais, écoutez la petite fille ! Écoutez la petite fée ! Elle a l’air de tout comprendre. Elle n’a qu’à remuer les doigts et elle a l’air d’avoir une âme. Et pourtant c’est un bébé qui ne comprend rien encore. Injustice ! »
      Il s’adressa soudain à moi ; il répétait :     « Que dis-tu Laurent d’une telle injustice ? »
Je n’eus pas le temps de répondre ? Cécile venait de se lever, toute droite, toute pâle, et les sourcils en bataille.
     « Je comprends cela mieux que vous, cria-t-elle ; Vous êtes un orgueilleux et un fou. »