Sciences humaines

Oliver SACKS       COUP de FOUDRE MUSICAL
    Pour lancer la saison, je vous propose cette étonnante histoire, racontée par le neurologue américain Oliver Sacks dans son recueil Musicophilia, publié en 2007 (USA), 2009 (France, collection Points). L’auteur y relate son expérience de soignant et analyse le rapport du cerveau, sain ou plus ou moins lésé, avec la musique. 
      Il a plus justement intitulé le cas suivant : Foudroyé : musicophilie soudaine.


En 1994, Tony Cicoria, chirurgien de 42 ans téléphonait depuis une cabine. « Il pleuviotait, le tonnerre grondant au  loin.   Ma mère venait  de raccrocher, je me tenais à une trentaine de centimètres du combiné. Je me souviens du jet de lumière qui a jailli de l’appareil et m’a atteint en plein visage… ; ensuite je me revois en train de voler vers l’arrière, puis vers l’avant.»

       Après une anoxie cérébrale (privation d’oxygène) provoquant une NDE (near- death experience : expérience de mort imminente) et une OBE (out-of-body experience : expérience de sortie de corps), il fut ramené à la conscience par une infirmière, opportunément présente sur les lieux,  et exerçant en service de soins intensifs.
      Deux ou trois jours après l’accident, il éprouva  « un désir insatiable d’écouter du piano ».
     Enfant il avait pris quelques cours de piano qui ne l’avaient guère intéressé, et adulte, il écoutait surtout du rock.  Il découvrit avec ravissement, un choix de pièces de Chopin, interprétées par Vladimir Ashkenazy[1]  et en commanda toutes les partitions, qu’il entreprit ensuite de déchiffrer.
      Un jour qu’il était au piano, il entendit de la musique dans sa tête ; et depuis ce jour, chaque fois qu’il travaillait Chopin, sa musique personnelle « imposait sa présence avec une force irrésistible ». Quelque temps plus tard, lors d’un rêve nocturne, il se vit jouant en concert un morceau de son cru ; au réveil il tenta d’écrire ce qu’il avait entendu dans son rêve.

      Désormais, tout en pratiquant la chirurgie, il lui fallut non seulement apprendre à jouer Chopin, mais aussi s’astreindre « à donner une forme à cette musique intérieure incessante », ce qu’il fit en autodidacte, ne pouvant s’adonner à son activité musicale qu’en solitaire. « J’étais possédé… J’en suis venu à penser que c’est pour la musique exclusivement que j’ai été autorisé à survivre », avoua-t-il, convaincu qu’il avait subi une réincarnation qui l’avait radicalement transformé en lui conférant ce don et en lui assignant pour mission de se mettre à l’écoute de sa « musique céleste».

        Ni un divorce en 2004 et un épouvantable accident de moto ne semblent avoir émoussé sa passion du piano et de la composition musicale. En 2006, il donnait en concert un Scherzo de Chopin et sa Rhapsodie opus 1. « Il joua avec énormément de passion et de brio ; son interprétation fut empreinte d’une dextérité louable à tout le moins, prouesse étonnante de la part de quelqu’un qui a appris tout seul le piano à 42 ans, déclara une pianiste concertiste.» 

       Qu’en dit le neurologue Oliver Sacks? « Après une minute ou plus d’anoxie cérébrale, après quelques heures d’état confusionnel et un trouble mnésique résorbé en deux semaines, rien n’interdit de penser que  d’autres lésions cérébrales soient passées inaperçues et que le cerveau de Cicoria ait continué à réagir à l’agression originelle qu’il a subie en se réorganisant peu à peu.»  T. Cicoria a refusé de se soumettre aux examens neurologiques que permettent les appareils d’imagerie actuelle. Cependant la mise à jour récente de la plasticité cérébrale par les recherches en neurologie peut confirmer l’hypothèse d’Oliver Sacks.

 

 

[1] Pianiste dont on fête actuellement les 80 ans